Justice sociale à l’épreuve

Donner la parole aux exclu-es du chômage

Les personnes d’origine étrangère en première ligne

Il y a des silences qui pèsent. Le silence après l’envoi d’un CV. Le silence après un entretien qui s’était pourtant bien passé. Le silence d’un courriel jamais reçu, d’un appel promis mais absent, d’une candidature « gardée pour plus tard ».

Pour beaucoup de jeunes de la diaspora en Belgique, ces silences ne sont pas de simples contretemps : ils finissent par constituer une expérience sociale. Une fatigue. Une impression de devoir prouver sans cesse davantage, d’expliquer davantage, de rassurer davantage.

On parle souvent du chômage en chiffres, en courbes et en politiques publiques. C’est nécessaire. Mais si l’on veut parler de justice sociale, il faut aussi parler de visages, de trajectoires et de dignité. Car derrière les débats sur l’activation, les allocations ou les “efforts à fournir”, il y a des personnes qui cherchent un travail sérieux – et qui se heurtent à des barrières que d’autres ne voient pas toujours.

En Belgique, la diversité de la population est un facteur social majeur. Statbel indiquait qu’au 1er janvier 2025, 36,0 % de la population était d’origine étrangère (au sens statistique large : Belges d’origine étrangère et non-Belges).[1] Ce chiffre ne dit pas tout, mais il rappelle une évidence : la jeunesse belge est plurielle. Elle parle plusieurs langues, circule entre plusieurs codes culturels et relie souvent plusieurs mondes. Cette richesse devrait constituer un atout naturel pour l’école, les entreprises, les services publics et la vie démocratique.

Pourtant, l’accès à l’emploi reste inégal. Les données du Monitoring socio-économique (SPF Emploi et Unia) montrent, depuis plusieurs éditions, des écarts persistants sur le marché du travail selon l’origine, malgré certains progrès.[2] Le constat est connu, mais il demeure trop peu transformé en action : à diplôme égal ou à profil comparable, les chances ne sont pas toujours les mêmes. Le problème ne relève pas uniquement des compétences individuelles ; il relève aussi des structures, des filtres et des représentations.

C’est ici que beaucoup de jeunes de la diaspora reconnaissent leur histoire. Un prénom jugé “trop étranger”. Une adresse dans un quartier aussitôt associée à des clichés. Un accent qui suscite un doute immédiat. Une manière de s’habiller ou de parler interprétée comme un manque de « code », alors qu’elle exprime parfois simplement un autre milieu social ou culturel. Unia rappelle que l’origine et l’origine sociale peuvent donner lieu à des discriminations, y compris en matière d’embauche.[3]

Le plus dur, souvent, ce n’est pas seulement le refus. C’est l’incertitude. Ne pas savoir si l’on n’a pas été retenu-e parce qu’il y avait un meilleur profil — ce qui arrive à tout le monde — ou parce qu’un biais a pesé, silencieusement, dès la lecture du CV. Cette zone grise abuse des personnes. Elle pousse parfois à l’autocensure : changer de prénom sur le CV, éviter de mentionner certaines expériences, lisser sa manière de parler, cacher une partie de soi pour « passer ». À force, on risque de demander aux jeunes non seulement d’être qualifié-es, mais aussi de devenir invisibles.

Il faut le dire clairement : nommer ces mécanismes n’est pas chercher des excuses. C’est prendre le réel au sérieux. Une société qui veut être juste ne peut pas exiger de chacun-e le même résultat sans tenir compte des obstacles concrets qui se dressent au départ. La justice sociale ne consiste pas à répéter que “tout le monde a sa chance” ; elle consiste à vérifier, dans les faits, qui l’a vraiment.

Quand le débat sur le chômage oublie les inégalités

Ces dernières années, le débat public belge s’est fortement concentré sur la réforme du marché du travail, la responsabilisation des demandeur-euses d’emploi et la limitation du temps de certaines protections sociales.

Le sujet est légitime. Mais il devient injuste lorsqu’il est présenté comme si toutes les personnes partaient du même point de départ.

Unia a rappelé, dans ses avis et recommandations, que certaines catégories de population subissent des désavantages structurels sur le marché de l’emploi et que les politiques publiques doivent intégrer la réalité des discriminations, plutôt que de les traiter comme un détail.[4] Autrement dit : on ne peut pas parler de chômage sans parler de discrimination, de ségrégation résidentielle, de réseaux inégaux, d’accès différencié aux stages, ni de la manière dont l’école oriente parfois les parcours.

Les statistiques globales montrent d’ailleurs un paysage contrasté. Statbel a estimé le taux de chômage BIT des 15-64 ans à 6,5 % au troisième trimestre 2025, avec de fortes différences régionales (plus faible en Flandre, plus élevé à Bruxelles, intermédiaire en Wallonie).[5] Ces écarts rappellent que la question de l’emploi est à la fois territoriale et sociale. Pour un-e jeune de la diaspora à Bruxelles, Charleroi, Liège ou Anvers, l’expérience de la recherche d’emploi ne ressemble pas à une abstraction nationale : elle dépend du quartier, des transports, du coût du logement, des contacts, de l’école fréquentée, du type des contrats disponibles.

La parole des concerné-es : de la plainte à l’expertise

Un piège fréquent consiste à écouter la jeunesse de la diaspora uniquement quand elle souffre, et à ne plus l’écouter quand elle propose. Or, les récits d’échec, de discrimination ou de découragement sont aussi des savoirs. Ils permettent de comprendre où les institutions dysfonctionnent. Ils montrent ce que les tableaux statistiques ne voient pas : la honte de devoir relancer encore, la peur du jugement social, le sentiment d’être “trop belge” pour les uns et “pas assez belge” pour les autres, la pression familiale de réussir vite pour soutenir la maison.

Donner la parole aux personnes exclues du chômage de longue durée ou fragilisées par des règles plus dures, ce n’est pas les enfermer dans une posture de victimes. C’est reconnaître leur expertise d’usage. Une jeune diplômée qui enchaîne des stages non rémunérés, un jeune père qui alterne intérim et périodes sans revenu stable, une candidate surqualifiée dont le diplôme étranger est peu valorisé, un étudiant qui travaille le soir pour payer ses études et arrive épuisé à ses examens : ces trajectoires disent quelque chose de notre modèle social.

Et elles posent une question de fond : quel type de société voulons-nous ? Une société qui trie rapidement et punit celles et ceux qui n’entrent pas dans les cases assez vite ? Ou une société qui investit dans les personnes, dans la confiance et dans l’égalité réelle des chances ?

Une parole qui construit : droits, réseaux, solidarité

La première réponse, pour beaucoup de jeunes, n’est pas toujours institutionnelle. Elle est collective. Un grand frère ou une grande sœur du quartier qui relit un CV. Une amie qui partage une offre de stage. Une tante qui aide à préparer un entretien. Un-e enseignant-e qui recommande un-e étudiant-e. Un syndicat, une association, une maison de jeunes, un service communal, un collectif de la diaspora qui ouvre un espace de parole. Ces gestes semblent modestes, mais ils empêchent l’isolement.

C’est ici que l’éducation populaire et l’éducation permanente jouent un rôle décisif : aider à transformer l’expérience individuelle en conscience collective, et la conscience collective en action. Comprendre ses droits, savoir identifier une discrimination, connaître les recours possibles, apprendre à documenter les faits, rejoindre des espaces d’entraide, dialoguer avec des employeurs, interpeller les pouvoirs publics : tout cela relève d’un apprentissage citoyen.

Nelson Mandela rappelait que “l’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde”.[6] Pour la jeunesse de la diaspora en Belgique, cette phrase ne doit pas se réduire à la réussite scolaire (même si elle compte). Elle peut aussi signifier : apprendre à lire les règles du jeu social, comprendre les institutions, maîtriser sa parole et développer une confiance politique.

à « oser inventer l’avenir ». Pour les jeunes de la diaspora, cela peut vouloir dire : ne pas accepter qu’on leur impose un horizon rétréci.

Thomas Sankara, dans une formule devenue un repère pour plusieurs générations africaines, appelait à « oser inventer l’avenir ».[7] Pour les jeunes de la diaspora, cela peut vouloir dire : ne pas accepter qu’on leur impose un horizon rétréci. Oser créer des réseaux professionnels solidaires. Oser entreprendre. Oser entrer dans les administrations, les médias, les syndicats, les partis, les universités, les métiers techniques, l’artisanat, les soins, le numérique. Oser être présent-es là où se prennent les décisions.

Wangari Maathai nous rappelle aussi que les transformations durables passent par des gestes concrets : “Ce sont les petites choses que font les citoyens qui feront la différence.[8] Dans le contexte de l’emploi et de la justice sociale, ces “petites choses” peuvent être puissantes : recommander une candidature, corriger une lettre de motivation, signaler une pratique discriminatoire, soutenir moralement quelqu’un qui doute, créer un atelier d’entraide, inviter un recruteur à écouter des jeunes directement concernés.

Ce que la justice sociale exige aujourd’hui

Humaniser le débat sur le chômage ne signifie pas nier les contraintes budgétaires ni les défis de l’emploi. Cela signifie refuser les raccourcis. Lorsque des personnes d’origine étrangère restent plus souvent en marge de l’emploi ou se retrouvent davantage dans des positions précaires, ce n’est ni une fatalité culturelle ni un manque individuel généralisé. C’est un signal adressé à l’ensemble de la société : nos institutions, nos recrutements, nos orientations scolaires et nos politiques d’accompagnement doivent faire mieux.

Concrètement, une approche juste suppose au moins cinq exigences :

  • Renforcer la prévention et la lutte contre les discriminations dans l’embauche et au travail ;
  • Soutenir des accompagnements vers l’emploi qui tiennent compte des réalités vécues (langue, mobilité, réseau, reconnaissance de diplômes, charge familiale) ;
  • Valoriser les compétences plurilingues, interculturelles et transnationales comme de vraies ressources ;
  • Écouter systématiquement les personnes concernées dans la conception des politiques ;
  • Investir dans des lieux de médiation, de mentorat et d’éducation citoyenne.

Le débat sur l’emploi est souvent présenté comme une question d’efficacité économique. Il l’est, bien sûr. Mais il est aussi — et peut-être d’abord — une question de justice. Une société qui laisse une partie de sa jeunesse se heurter à des portes fermées pour des raisons liées à son origine se prive de talents, fragilise la confiance démocratique et nourrit un sentiment d’abandon.

Dans son livre, “Je fais un rêve”, Martin Luther King disait, « toute injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout ailleurs. Nous sommes dans un réseau de relations mutuelles auxquels nous ne pouvons échapper. Notre destinée est un vêtement sans couture, ce qui affecte directement l’un, nous affecte tous indirectement” (King, 1985)

La jeunesse de la diaspora en Belgique n’a pas seulement besoin qu’on parle d’elle. Elle a besoin qu’on l’écoute, qu’on la considère comme une force, et qu’on construise avec elle. Sa parole n’est pas un supplément au débat public : elle en est une condition de vérité.

Et si la justice sociale est “à l’épreuve” aujourd’hui, alors commençons par ce geste simple, exigeant, politique : rendre la parole à celles et ceux que les statistiques comptent, mais que les discours oublient encore !

Patrick Balemaba
Pour Sauti Yetu

[1] Statbel, 36% de la population belge est d’origine étrangère (12 juin 2025), https://statbel.fgov.be/fr/themes/population/structure-de-la-population/origine (consulté le 27/02/2026).

[2] Unia & SPF Emploi, Monitoring socio-économique 2022 : Marché du travail et origine (présentation Unia + rapport PDF), https://www.unia.be/fr/connaissances-recommandations/monitoring-socioeconomique-2022-marche-du-travail et https://www.unia.be/files/Monitoring_socio%C3%A9conomique_2022.pdf (consultés le 27/02/2026).

[3] Unia, Discrimination sur base de l’origine ou condition sociale, section sur l’origine sociale et l’emploi, https://www.unia.be/fr/discrimination-origine-ou-condition-sociale (consulté le 27/02/2026).

[4] Unia, Recommandations pour la diversité au travail (2024), https://www.unia.be/fr/connaissances-recommandations/recommandations-diversite-travail-2024 (consulté le 27/02/2026).

[5] Statbel, 72,7 % des 20-64 ans avaient un emploi au troisième trimestre de 2025 (11 décembre 2025), avec l’estimation du chômage du BIT à 6,5 % et des écarts régionaux, https://statbel.fgov.be/fr/nouvelles/727-des-20-64-ans-avaient-un-emploi-au-troisieme-trimestre-de-2025 (consulté le 27/02/2026).

[6] Nelson Mandela Foundation, Education, the most powerful agent of change (29 septembre 2017), rappel de la citation de Mandela sur l’éducation, https://www.nelsonmandela.org/news/entry/education-the-most-powerful-agent-of-change (consulté le 27/02/2026).

[7] Thomas Sankara (ressource d’archives et de diffusion), Oser inventer l’avenir (thomassankara.net), https://www.thomassankara.net/interview-de-jean-philippe-rapp-realise-en-1985-oser-inventer-lavenir/ (consulté le 27/02/2026).

[8] Project Learning Tree, Words to Live By – A Tribute to Wangari Maathai (18 décembre 2019), citation attribuée à Wangari Maathai, https://www.plt.org/educator-tips/words-to-live-by-tribute-wangari-maathai/ (consulté le 27/02/2026).